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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 00:10

Source : Le Monde 14/05/14

 

 

Des étudiants de l'Université des sciences humaines européennes, à Vilnius.

Des étudiants de l'Université des sciences humaines européennes, à Vilnius. | Olga Kravets/Saltimages.ru pour Le Monde

 

Une toute petite partie de la Biélorussie se trouve de l'autre côté de sa frontière, dans l'Union européenne. Elle occupe plusieurs salles de cours d'une université du nord de Vilnius, la capitale lituanienne, et quatre étages de bâtiments administratifs dans son vieux centre baroque. Ces quelques mètres carrés délimitent l'enclave intellectuelle d'une faculté en exil, bannie de Minsk, la capitale biélorusse. Ces locaux de l'Université des sciences humaines européennes (EHU) abritent le rêve d'Anatoli Mikhailov, un vénérable professeur de philosophie allemande qui s'était mis en tête, peu après l'effondrement de l'URSS, de sortir son pays naissant de son désert académique.

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« Nous étions si naïfs à l'époque, se souvient le recteur. Nous pensions que la chute de l'Union soviétique suffirait à tracer une nouvelle voie. Dans le pays, tout le monde voulait devenir banquier ou homme d'affaires. En 1992, j'ai créé l'EHU à Minsk pour libérer les esprits de la vieille idéologie et de la frénésie matérialiste qui apparaissait. Je pensais qu'un retour aux enseignements fondamentaux de la civilisation européenne aiderait à doter notre vie politique d'une nouvelle morale et d'une nouvelle vision. »

Au cours de ses douze premières années d'existence, la faculté d'Anatoli Mikhailov a construit sa réputation, pendant que la Biélorussie était méthodiquement transformée en dictature par son président, Alexandre Loukachenko. La seconde ne pouvait pas tolérer la liberté de la première très longtemps. En 2004, le recteur est incité à démissionner, son université perd son agrément.

 

ALLERS-RETOURS EN BUS, EN TRAIN OU MÊME EN AUTO-STOP

Parti à l'étranger pour un voyage de deux semaines, Anatoli Mikhailov comprend qu'il serait bien avisé d'y rester. Il n'est jamais rentré à Minsk, mais il a réussi à installer l'EHU, dès 2005, le plus près possible de la Biélorussie. A Vilnius, l'université privée, financée principalement par des dons, se situe à moins de 200 km de la capitale biélorusse et à 30 km de la frontière, dans cette partie orientale de la Lituanie qui a tant d'histoire commune avec son pays voisin.

 

Anatoli Mikhailov, dans son bureau, à Vilnius.

 

Cette proximité facilite les allers-retours en bus, en train ou même en auto-stop des 500 étudiants biélorusses qui ont choisi d'étudier à Vilnius (800 autres sont restés chez eux pour travailler à distance). A la frontière, les contrôles suivent le grand cycle de la répression du régime Loukachenko. Ils se font plus tatillons quand une élection présidentielle approche, tous les cinq ans, et se relâchent le reste du temps.

Maria Sliapstova, en troisième année de droit international, rentre ainsi une fois par mois à Minsk, voir ses parents, auxquels elle a caché pendant plusieurs mois son installation à Vilnius. « Je ne voulais pas les inquiéter, parce que j'avais perdu deux ans à l'université d'Etat, dit-elle. Et j'ai été très surprise par leur réaction positive : ils soutiennent le régime, ils savent que je le conteste, mais ils étaient rassurés par la qualité des débouchés à l'issue des études. »

A Vitebsk, ceux d'Andréi Lahunou, en première année de sciences politiques, sont restés inquiets plus longtemps. « Ils avaient vu la propagande à la télévision qui fait passer l'EHU pour un nid d'espions et d'apprentis terroristes et ils s'inquiétaient de possibles rétorsions. Ils ont fini par être rassurés parce qu'il ne se passait rien. » A l'université, personne n'a entendu parler de cas récents d'ennuis causés aux familles des étudiants. « Le régime de Loukachenko a l'air de s'habituer à notre existence, dit Darius Udrys, vice-recteur de l'EHU. Il nous dénigre sans chercher à nous nuire. »

RABÂCHAGE

Aucun étudiant ne semble en tout cas regretter une expatriation temporaire qui aide à franchir les frontières mentales qu'impose l'éducation en Biélorussie, seul grand pays du continent à ne pas s'être engagé dans le processus de Bologne de rapprochement des systèmes d'enseignement supérieur. « A Minsk, ma professeur d'économie était très fière de ses vieilles feuilles jaunies qui remontent à l'URSS, explique Maria Sliapstova. Elle reprenait invariablement le même cours depuis vingt ans. Là-bas, l'apprentissage passe par le rabâchage d'interminables leçons. Ici, l'enseignement consiste à nous ouvrir l'esprit en nous aidant à former notre propre réflexion. »

 

Maria Sliapstova, étudiante en troisième année de droit international.

 

Nombre d'étudiants biélorusses mènent leurs études de front avec une activité militante de contestation du régime Loukachenko. Membre de Belarus Watch et de la Maison des droits de l'homme biélorusse, Maria Sliapstova a déjà participé, à 24 ans, à plusieurs opérations d'observation d'élections dans son pays. A l'issue de ses études, la jeune femme entend mettre ses diplômes de droit au service de la défense des droits de l'homme. Andréi Lahunou vient également d'entrer dans le programme d'observation des élections.

L'exil de l'EHU alimente ainsi le vivier de plus en plus dense, à Vilnius, d'organismes qui aident les opposants à la dictature de Minsk. A l'abri des frontières de l'UE et du dispositif défensif de l'OTAN, la capitale de la Lituanie prend ainsi des airs de centre officieux de l'autre Biélorussie, celle qui conteste M. Loukachenko. Depuis peu, ces ONG sont également rejointes par des organismes russes qui dénoncent le tournant autoritaire du régime de Vladimir Poutine et ne se sentent plus en sécurité à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. Cette concentration de la contestation ne manquera pas d'accentuer encore l'autre caractéristique de la cité. Depuis quelques années, Vilnius a pris la place qu'occupait Vienne au temps de la guerre froide. L'UE a trouvé, en Lituanie, sa nouvelle capitale des espions.

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Published by bielorussie - dans Opposition
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